Jeudi 23 février 2012

Dernière mise à jour : Jeudi 23 février 2012 22:04

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"Pour les politiques, la femme est une intruse", (Bassima Haqqaoui, ministre de la Femme)

DW-World.de: Deutsche Welle

La nomination d'une seule femme au gouvernement a été cause de déception de plusieurs organisations féminines et civiles. Dans sa première sortie médiatique en tant que ministre, Bassima Haqqaoui revient sur les conditions de nomination du gouvernement et répond aux inquiétudes des féministes.  La militante islamiste devenue ministre de la Femme, de la Famille, de la Solidarité et du Développement rural nous reçoit dans son nouveau bureau, un sourire éternel aux lèvres et vêtue d'une simple djellaba, rompant avec cette tradition qu'ont les ministres de toujours veiller à soigner leur apparence.

Mme Haqqaoui répond calmement aux questions qui lui sont posées et surtout aux critiques adressées à ce gouvernement après son installation avec une seule femme, le gouvernement précédent en ayant compté 7. Bassima Haqqaoui a été parlementaire dans deux législatures, a occupé des postes de responsabilité au parlement et a été très active au sein d'organisations féminines et civiles.

Q – D'abord, quelle est votre analyse concernant la présence d'une seule femme au sein du nouveau gouvernement ?

R – Je suis, bien évidemment, heureuse de cette opportunité, sachant qu'elle intervient dans une phase sensible d'interprétation et de mise en œuvre de la Constitution. Maintenant, ma désignation est intervenue suite à des pressions exercées sur les partis, et essentiellement au cours de la dernière étape.

Il est vrai que pour entrer au gouvernement, une expérience importante est requise en matière de gestion et d'affaires publiques, mais cette condition ne doit pas être suspensive pour l'attribution d'une responsabilité à une personne donnée. Ainsi, donc, Yasmina Baddou, ministre de la Santé dans le gouvernement précédent, est avocate… et d'autres cas peuvent être cités. La spécialité ne doit donc pas être un critère de choix, surtout qu'il semblerait que cela soit appliqué aux seules femmes.

Je pense donc que le sous-effectif des femmes ministres  revient au manque de temps pour négocier et choisir, sachant qu'il y avait plusieurs noms en lice.

Q – Mais vous avez dit, lors d'une précédente déclaration, que l'affaire est due à la mauvaise volonté des partis de désigner des femmes et à une mentalité machiste dans le processus de choix des candidats au gouvernement. Comment cela ?

R – Ce que vous dites est certainement ce qui s'est passé, ou sinon il y aurait eu davantage de femmes au gouvernement, et cela aurait pu se produire en changeant certaines figures aujourd'hui ministres par des femmes. Au PJD, le choix a été opéré suite à une démarche démocratique que nous avons acceptée ; le parlement interne du parti s'est donc réuni et a procédé à un vote à bulletins secrets sur les noms qui se sont porté candidats pour le gouvernement.

Q – La participation de la femme a-t-elle été prévue dans cette démarche ?

R – Non, nous avons décidé que le vote serait démocratique, entièrement démocratique. Le scrutin n'a donc pas été effectué sur la base du sexe, mais en fonction de la conscience de chacun et de comment et de qui il voit la compétence pour siéger au gouvernement.

Q –  Mais votre parti occupe aujourd'hui la présidence du gouvernement, et il lui était possible d'imposer une représentation féminine au gouvernement, comme cela a été le cas pour le parlement…

R – Certes, le SG du PJD Abdelilah Benkirane a demandé, et obtenu, des partis alliés qu'il ne soumettent pas les candidatures de personnes ayant participé à deux gouvernements, de même qu'il a demandé la présence de jeunes qui n'occupent pas d'autres fonctions, en plus de la demande de présenter des femmes, mais la démarche retenue n'était pas la bonne. Peu de temps avant l'annonce du gouvernement, des femmes étaient proposées dans la liste et au dernier moment, deux noms ont été radiés, pour les raisons invoquées plus haut : le manque de temps et l'absence de volonté réelle d'avoir des femmes dans l'Exécutif. Je ne dis donc pas que l'absence de femmes était une chose préméditée et voulue, car les partis ont en effet proposé des noms mais le temps a joué contre les femmes.

Q – Mais ne pensez-vous pas que cela entre en contradiction avec la Constitution qui parle de parité entre les hommes et les femmes, et qui a été le fondement des élections qui ont abouti à votre gouvernement ?

R - C'est probable, oui, mais le texte constitutionnel dit que l'on doit "aspirer à atteindre" la parité, et c'est ce que nous faisons, nous y aspirons, et le temps fera le reste. Et la meilleure preuve que cela n'entre pas en contradiction avec la Constitution est que les élections qui se sont tenues voici un mois ne visaient pas la parité entre les deux sexes, mais seulement une représentation sûre des femmes au parlement.

Q – Justement, en parlant d'élections, nous avons relevé un faible taux de réussite des femmes… Avez-vous des idées pour renforcer cette représentativité féminine à la Chambre des représentants ?

R – Je voudrais d'abord souligner et rendre hommage à l'action du mouvement féministe qui a accompli nombre d'actes et d'actions pour influer sur la classe politique et créer un environnement favorable à la parité. Mais les tout ne s'est pas déroulé comme prévu… En effet, lors des discussions sur les femmes au parlement, les choses sont allées vers la formation d'une liste exclusive aux femmes, évitant ainsi aux hommes de mettre en avant les femmes militantes en bonne position sur les listes locales.

Q – A propos de cette liste féminine, il est apparu que l'idée a ses limites et ne suffit pas à relever l'effectif des femmes parlementaires. Auriez-vous des propositions à ce sujet ?

R – La liste des femmes est réductrice pour les femmes et les place au second rang ; cette liste est devenue un refuge pour les femmes qui en sont demandeuses, au point que certaines refusent même les listes locales qui leur sont proposées. A l'inverse, et pour ces raisons, les hommes ne voient plus tellement la nécessité de présenter les femmes sur les listes locales pour la raison que leur place est assurée dans la liste nationale. Je pense, donc, que s'il n'y avait pas de liste nationale pour les femmes, la concurrence aurait été autrement plus vive entre les deux sexes pour les candidatures, à la condition bien entendu que les conditions juridiques aient été prévues et instaurées.

Aussi, je serais plutôt favorable à la suppression de la liste nationale des femmes car elle est désormais dépassée du fait de l'adoption d'une constitution qui aspire à atteindre la parité entre hommes et femmes. Des mesures doivent donc être prises pour les femmes qui, elles, en retour, doivent pouvoir s'imposer sur la scène politique pour ne plus en arriver à la situation d'aujourd'hui… c'est-à-dire pas grand-chose !

Q – Ne pensez-vous pas que le problème dépasse la sphère politique et que la  faible représentation des femmes émane d'une société phallocrate qui influe à son tour sur l'absence relative des femmes de la scène politique ?

A l'intérieur des partis, la question dépend de la volonté de leadership masculin au sein des formations politiques, un leadership qui n'admet pas de concurrence et va jusqu'à considérer la femme comme "une intruse" ; il n'est donc pas question ici d'influence sociétale car, au contraire, la société commence à croire en la femme et en l'importance de son rôle, mais certains hommes ne veulent partager leur pouvoir avec personne, et les femmes encore moins.

Q – Venons-en maintenant à votre ministère, quelles y sont vos priorités concernant les femmes ?

R – Vous savez que la Femme n'est pas la seule question dont s'occupe le ministère, mais aussi de plusieurs autres dossiers, dont la pauvreté. La question de la Femme, elle, nécessite l'élaboration d'une réflexion profonde axée sur l'amélioration du rôle des femmes, et sur leurs conditions de vie, au sein de la société marocaine, de même que la facilitation de l'action des élites féminines afin qu'elles puissent remplir leur rôle moral et économique, mais aussi politique. L'objectif est de mettre en place un environnement idoine afin que que les femmes disposent de davantage d'opportunités pour affermir leur rôle, créant ainsi un meilleur équilibre dans la société.

Q – Vos positions concernant la levée des réserves sur le Protocole de lutte contre toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes ont suscité un certain nombre d'appréhensions sur votre futur rôle dans la place de la Femme… Quelle est l'attitude de votre parti à cet égard aujourd'hui ?

R – D'abord et avant tout, le débat sur cette levée des réserves a été lancé suite aux circonstances "peu claires" dans lesquelles cette levée avait été effectuée. Nous, nous avions demandé à impliquer le parlement dans toute démarche dans ce sens en sa qualité de représentant de la nation. Or, nous avons appris cette levée des réserves par d'autres sources que le ministre lui-même, ce qui a suscité notre étonnement et notre surprise.

Le problème est dans l'article 29 car il touche à la souveraineté du Maroc, Etat musulman qui est fondé sur la Commanderie des croyants. Quant à l'article 16,  il ne concorde pas avec le Code de la Famille car il donne les mêmes droits aux hommes et aux femmes.

Q – Et comment donc, en votre position de ministre appartenant à un parti au référentiel islamique, pourriez-vous concilier ce référentiel avec les exigences des mouvements féministes ?

R – Le référentiel islamique est le nôtre à tous, en tant que population d'un Etat islamique dans lequel nous vivons, avec ses lois et sa Constitution. Chacun et chacune ont le droit de s'exprimer et de demander ce qu'ils veulent, mais, au final, l'Etat doit se conformer à ses références constitutionnelles et juridiques.

Q – Et l'avortement ?

R - Je viens d'être désignée à la tête de ce ministère et je ne peux donc pas tout vous dire sur tout, mais ce que je peux annoncer aujourd'hui, c'est que cette question de l'avortement fera partie de mes priorités et sera traitée en concertation avec les parties concernées pour arriver à une position qui emporte l'adhésion du plus grand nombre.

Q – Il était question d'une loi qui autoriserait l'avortement, sous certaines conditions… Qu'est devenue cette loi aujourd'hui ?

R - Ce n'est pas vrai, toutes ces rumeurs sont fausses, et je suis formelle là-dessus. Nous parlerons d'avortement au moment où il le faudra.

Lire l'entretien, en arabe, sur lakome.com