Avortement… silence, on meurt !, par Taoufik Bouachrine


Nous sommes un pays qui se dérobe face à ses responsabilités et qui brandit une immense banderole sur laquelle est inscrite la mention : « Courage, fuyons ! ». Nous enfonçons nos têtes dans le sable, dans la plus belle tradition du monde des autruches, et nous pensons qu’ainsi, nous avons trouvé le meilleur moyen de solutionner nos problèmes les plus aigus, dont l’un est encore plus important… l’avortement. Que disent les chiffres estimatifs de ce phénomène ? Entre 600 et 800 cas se pratiquent chaque jour ; autrement dit, en une année, ce sont environ 290.000 fœtus qui sont extraits de l’utérus de leurs mères, selon des procédés modernes ou traditionnels, mais dans les deux cas illégaux… Ces chiffres sont avancés par le Dr Chafik Chraïbi, le président de l’association marocaine de lutte contre l’avortement clandestin, qui a affirmé que la situation ne pouvait plus durer comme cela, la vie des mères étant en danger, célibataires soient-elles ou mariées.
La question est sensible car, d’une part, elle est liée à la religion et, d’autre part, a une relation avec la sexualité hors mariage. Mais il ne s’agit pas d’un problème pour lequel il n’existe pas de solution, si tant est que l’on puisse s’armer du courage nécessaire et de la sagesse requise de la part des élites politiques et des érudits en religion. Il faut ouvrir les yeux, et bien les ouvrir, évitant de se voiler la face devant un problème qui existe et qui grandit, encore et encore.
Criminaliser l’avortement et en empêcher la pratique dans les cliniques privées et publiques n’a en rien contenu le phénomène, malgré les lourdes sanctions prévues par le législateur. Pourquoi donc ? Parce que les raisons des grossesses sont multiples, comme le viol, la prostitution, l’inceste, les malformations du fœtus, des erreurs dans le suivi des menstrues, qui donnent un enfant que personne n’attendait ni ne souhaite, les relations sexuelles croissantes entre jeunes qui se marient de plus en plus tard pour des raisons sociales évidentes, comme le chômage, le coût de la formation d’une famille ou de l’acquisition d’un logement…
Interdisons l’avortement d’une manière absolue… nous en arrivons à quoi ? L’empêchons-nous alors d’être pratiqué en secret ? Assurément non, et les chiffres l’attestent amplement. Tout ce que réussit la loi interdisant l’avortement est ce qui suit :
1/ Le suicide : de plus en plus nombreuses sont les filles, essentiellement les jeunes, qui préfèrent le suicide dans le cas où elles seraient enceintes, pour quelque cause que cela soit. Et les familles, au lieu d’entourer leurs filles enceintes, les incitent à l’inverse à mettre fin à leurs jours, per peur du regard de l’autre, et de l’opprobre des autres…
2/ La fugue : Elles sont très nombreuses, aussi, ces filles qui fuient le domicile parental et tombent dans la prostitution, suite à une grossesse fruit d’une relation sexuelle passagère et mal gérée, ou suite à une faiblesse de leur personnalité… mais au lieu que nous réagissions à cela par l’avortement et une remise en selle de ces filles, nous les envoyons grossir les rangs des marchandes de chairs…
3/ Les enfants abandonnés : que pouvons-nous attendre de celui qui naît en dehors des « liens sacrés » du mariage ou de celui qui ne connaît pas l’identité de son géniteur, et souvent aussi de sa génitrice ? On peut ajouter à ceux-là tous les enfants de l’inceste, comme ce père qui a eu des enfants de ses filles ou ce frère qui a « engrossé » ses sœurs…
4/ Les crimes d’honneur : On ne compte plus les meurtres commis suite à une relation sexuelle ayant abouti à une grossesse, qui devient le plus gros problème à affronter par une famille en raison d’une « erreur » de la fille, de la sœur…
Dans cette réalité complexe, l’accusé est toujours le même… le corps de la femme, alors que le crime a plusieurs auteurs… Que ceux qui refusent de penser à une législation qui autoriserait l’avortement dans certains cas – extrêmes ou de force majeure – nous apportent une solution à ces 800 cas d’interruptions de grossesse qui se déroulent à l’ombre de l’illégalité et dans les ténèbres de la honte, des opérations qui font gagner aux « marchands de sang » quelques 5.000 à 50.000 DH par avortement…
L’islam est une religion de tolérance, pas de violence ; la loi islamique privilégie l’intérêt général. Nous avons donc pu voir de grands érudits et de non moins grands savants autoriser en temps de guerre l’avortement pour des grossesses consécutives à des viols collectifs… Il nous faut donc mettre à profit notre entendement pour trouver les solutions qui seraient les meilleures pour ce problème, car le silence relèverait du crime.
Où sont donc passés ces grands savants du royaume qui s’étaient réunis la semaine dernière pour célébrer une nouvelle critique d’un ouvrage de l’Imam Malik ? Où sont donc les spécialistes ès-carottes et pourquoi ne nous donnent-ils pas leur précieux avis sur la question qui nous (pré)occupe actuellement ? Où sont ces icônes des courants islamistes, qui devraient nous éclairer en nous guidant sur la voie de la résolution de cette grave question ?
Interdire est facile et se résigner l’est encore plus… mais il est plus difficile de réfléchir pour mettre en conformité les contraintes des textes avec les exigences de la réalité.

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